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Vincent RousseauPsychologue clinicien – psychanalyste

· Vincent Rousseau

Apprivoiser le silence : pourquoi on se tait (parfois) chez le psychologue

Lors des premières séances, la perspective d'un silence peut impressionner. « Que vais-je dire ? », « Et si je n'ai plus d'idées ? » Pourtant, en séance, le silence n'est pas un vide : c'est un espace de travail à part entière.

Vilhelm Hammershøi, Portes ouvertes (Portes blanches) (1905).

Dans un monde où tout va très vite, le silence est devenu rare. Dès qu'un moment de vide se présente, nous avons le réflexe de le combler : un téléphone, un écran, une musique de fond, une conversation de courtoisie. Le bruit sert d'armure contre l'ennui, mais aussi contre l'introspection.

Au milieu de ce mouvement permanent, le cabinet du psychologue fait figure d'exception : c'est un lieu où les règles de la conversation ordinaire sont suspendues. Il est donc normal que le silence y impressionne au début. On n'a pas l'habitude qu'il soit permis. Comment se déroule une première séance.

Autant le dire d'emblée : ce silence n'est ni une absence, ni un échec de la communication. C'est souvent, au contraire, le terrain d'où surgissent les prises de conscience. Et il n'y a, au cabinet, aucune obligation de « bien parler », de meubler le temps ni de réussir une performance verbale.

Pourquoi le silence nous intimide

Pour comprendre la place du silence en thérapie, il faut d'abord regarder pourquoi il nous met mal à l'aise ailleurs. Dans les échanges ordinaires, au travail, en famille ou entre amis, un silence est vite jugé « lourd » ou « gênant ». On l'associe à une panne d'inspiration, à de l'ennui, parfois à une tension que personne n'ose nommer. La politesse nous pousse donc à maintenir le flux des mots, autant pour rassurer l'autre que pour nous rassurer nous-mêmes.

Lorsque l'on pousse pour la première fois la porte d'un cabinet, on y transpose ces codes sans y penser. Beaucoup ressentent la pression de devoir « rentabiliser » leur séance en parlant le plus possible, comme s'il fallait remettre un rapport complet sur sa propre souffrance. Le premier silence est alors vécu comme un signal d'alarme : la preuve que l'on n'a plus rien d'intéressant à dire.

Il y a une autre raison, plus profonde : quand le bruit extérieur se tait, le bruit intérieur augmente. Les doutes, les inquiétudes et les souvenirs que l'on passe ses journées à fuir profitent de ce calme pour remonter. C'est précisément à cet endroit que commence le travail, et c'est pour cela que le cadre du cabinet est ce qu'il est : confidentiel, sans jugement, pensé pour que cette rencontre avec soi-même ne soit plus une source de panique.

Les différents visages du silence

Il y a autant de silences que de moments dans une thérapie. Loin d'être un temps mort, le silence change de nature au fil des séances. On peut en distinguer quatre, qui n'ont ni la même fonction ni la même couleur :

  • Le silence de réflexion : c'est le moment où une parole, une question ou un souvenir vient de résonner. On s'arrête pour mesurer l'impact de ce qui vient d'être dit, on en pèse les mots, on laisse l'idée descendre. Ce n'est pas une absence de pensée, c'est une pensée en train de se faire, et elle a besoin de ce répit pour s'installer.
  • Le silence de l'émotion : parfois, les mots coupent le fil parce que l'émotion est trop intense : tristesse, colère, honte, ou même soulagement. Vouloir parler à tout prix serait alors une façon de fuir ce qui se vit. Ce silence a besoin d'être accueilli et respecté ; se taire ensemble permet de découvrir qu'une émotion peut être traversée sans faire fuir l'autre.
  • Le silence de transition : il arrive que l'on s'arrête au milieu d'un récit : « voilà, j'ai fait le tour ». C'est le moment où la pensée cesse de se diriger et se laisse aller. C'est souvent de ce calme que surgit une pensée inattendue, un souvenir sans rapport apparent, un rêve de la veille ou un lapsus révélateur.
  • Le silence de résistance : on approche d'une zone douloureuse ou conflictuelle de son histoire, et l'on se tait pour s'en protéger. Ce silence-là est souvent tendu. Il n'est pas un refus de coopérer, mais une défense légitime : le travail consiste alors à identifier cette barrière et à comprendre ce qu'elle protège, au rythme de chacun.

Le rôle de l'analyste : une présence silencieuse

Une idée reçue veut que le psychologue silencieux soit distant, indifférent ou passif. Son silence n'est ni du désintérêt, ni de la froideur : c'est ce que Freud appelait l'attention flottante, une écoute qui ne trie pas à l'avance ce qui compte, doublée d'une attitude bienveillante. Ce que l'on écoute en séance.

La différence avec un proche est éclairante. Lorsque vous confiez une difficulté à quelqu'un qui vous aime, il réagit vite : il projette sa propre histoire sur la vôtre, donne un conseil (« à ta place, je ferais ceci »), raconte une expérience comparable ou cherche à consoler pour apaiser son propre malaise. L'intention est bonne, mais l'espace est occupé. Le praticien, lui, s'abstient de combler le vide par des conseils préconçus ou du bavardage, et vous laisse la place nécessaire pour que votre propre vérité puisse émerger.

Ce silence est une forme de présence active. Par le regard, la posture et l'attention portée aux mots comme aux soupirs et aux hésitations, il dit : je suis là, je ne fuis pas ce que vous déposez ici, votre silence compris. Cette présence contient l'angoisse. Découvrir que l'on peut se taire à côté de quelqu'un sans que le lien se rompe est une expérience nouvelle pour beaucoup, en particulier lorsqu'il a fallu, longtemps, se montrer à la hauteur pour être accepté.

Apprendre à habiter le silence

Venir en consultation, c'est s'engager dans un apprentissage qui bouscule nos habitudes : s'accorder le droit de ne pas savoir quoi dire, d'hésiter, de chercher ses mots longtemps, et parfois de ne rien dire du tout. Au début d'un suivi, le silence est souvent vécu comme un obstacle. À mesure que la confiance s'installe, il change de statut. Il devient un moteur de liberté intérieure, parce qu'il permet de :

  • ralentir le rythme, et sortir de l'urgence de la réponse immédiate ;
  • retrouver ses sensations : ce qui se serre, se noue ou se relâche dans le corps quand la parole s'arrête ;
  • reprendre la responsabilité de sa parole, en choisissant soi-même les sujets qui importent plutôt que de répondre à des questions ;
  • faire l'expérience que sa valeur ne dépend pas de sa capacité à alimenter une conversation.

Le cadre de la séance comme refuge

Le cadre proposé par le psychologue peut être entendu comme un abri contre le bruit du dehors. Si vous redoutez les silences, le plus simple est d'en parler dès la première séance. Dire « j'ai peur de ne rien avoir à dire » ou « le silence me met mal à l'aise » n'interrompt pas le travail : cela le commence.

Une thérapie ne consiste pas à devenir bon orateur de sa propre vie, mais à écouter ce qui se passe en soi lorsque tout s'arrête. Apprivoiser le silence, c'est accepter de poser les armes du langage social pour laisser venir l'émotion et ce que l'on ne savait pas encore de soi. C'est dans ce calme que se dessinent, pas à pas, les voies d'un apaisement durable.

Sources

Écrit par Vincent Rousseau, psychologue clinicien, psychothérapeute, psychanalyste.

Master professionnel de psychologie clinique, psychopathologie et santé mentale — enfants, adolescents et adultes — Université Paul Valéry Montpellier III. Numéro ADELI 44 93 1444 2.

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